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Rennes

 

 

 

 

 

 

 

 

Agriculture, agroalimentaire et santé publique

 

Avec une certaine dose de naïveté, l'intitulé retenu pourrait laisser entendre qu'on va parler des bienfaits de l'agriculture sur la santé de l'homme.L'agriculture a en effet pour rôle de nourrir, donc d'assurer une fonction vitale pour l'organisme, la nutrition. Or, depuis quelques décennies, et surtout depuis quelques années, les pratiques agricoles, et plus généralement de la filière agro-alimentaire qui leur est indissociable, portent atteinte à cette santé

Non pas qu'avant cette période, le secteur agricole contribuait systématiquement à renforcer la santé humaine. La sécurité alimentaire est loin d'avoir été régulièrement assurée. Cette notion de sécurité alimentaire peut se définir par trois critères.

  Des produits alimentaires disponibles en quantité couvrant les besoins de l'ensemble de la population (donc un problème de production globale). Depuis le néolithique, et à peu près jusqu'au 19e siècle, des disettes, des famines ont jalonné l'histoire de l'humanité. Aujourd'hui, on peut considérer que les disponibilités alimentaires mondiales sont suffisantes pour couvrir en totalité les besoins de la population entière.

Une nourriture accessible à tous, même aux plus pauvres, c'est-à- dire un problème, non pas seulement de production, mais de répartition. Cette condition n'a jamais été assurée par le passé ; elle ne l'est pas davantage aujourd'hui. Il existe de très grandes disparités entre les pays développés qui disposent de près de 3.400 calories par personne et par jour, et les pays dits en développement qui ont à peine plus de 2.500 calories. Plus de 800 millions de personnes ont faim dans le monde, en très grande majorité dans les pays pauvres, bien entendu. Mais dans les pays riches aussi, la faim a fait sa réapparition avec la montée du chômage de longue durée, et la pauvreté qui en résulte. Deux millions de Français reçoivent chaque année une aide alimentaire. Aux États-Unis, 26 millions d'Américains sont considérés comme insuffisamment nourris. On peut aussi évoquer, dans ce critère, la faim comme arme de guerre, les famines provoquées pour obtenir un contrôle de la population ou pour éliminer des minorités religieuses, ethniques, politiques, même récemment, comme au Soudan, en Irak, en Afghanistan (le livre de Sylvie Brunel : La faim dans le monde fournit à ce sujet des informations intéressantes).

 

Une alimentation suffisamment variée pour qu'elle puisse être équilibrée, c'est-à-dire fournir lipides, glucides, protides, vitamines, sels minéraux... Ce critère est plus ou moins respecté selon les populations. Il peut dépendre d'habitudes alimentaires, d'une plus ou moins bonne connaissance des principes de la nutrition. Il reste que   au niveau des pays pauvres, une sous-alimentation prolongée s'accompagne généralement d'un déséquilibre qui peut engendrer des carences plus ou moins graves concernant les pays industrialisés, l'évolution globale des habitudes alimentaires, conditionnée par les politiques agricoles, tend à compromettre la santé des consommateurs  " un excès de sucre raffiné (la consommation de sucre est passée en un siècle et demi de 3 kg par personne et par an à 40 pour la France et 60 pour les USA)  une trop grande consommation d'acides saturés, qui se rencontrent surtout dans les graisses animales (beurre, lait, charcuterie), et qui peuvent poser un risque pour le système cardio-vasculaire lorsqu'ils sont majoritaires dans l'alimentation  une consommation insuffisante de fibres.

Il faut souligner ici, l'incidence dramatique du développement de l'agriculture industrielle sur la sécurité alimentaire des pays pauvres. L'économie mondiale est entrée dans un véritable cercle vicieux où plus du tiers des céréales, et au total plus de la moitié des protéines produites sur la terre, servent à nourrir le bétail destiné presque exclusivement aux habitants des pays riches, alors qu'elles pourraient être consommées directement par un nombre d'hommes beaucoup plus important, sachant qu'il faut en moyenne sept calories d'origine végétale pour produire une calorie d'origine animale, et sachant aussi que la viande n'est pas indispensable.

Ce qui a fait dire au Pr. Lecerf, de l'Institut Pasteur de Lille : L'animal est une véritable usine à détruire les protéines.

On peut ajouter aujourd'hui un quatrième critère de sécurité alimentaire : la non-nocivité de la nourriture, c'est-à-dire la sécurité sanitaire.

De multiples atteintes à la santé

La modernisation récente de l'agriculture (notamment par une mécanisation-motorisation excessive, le recours à la chimie, le développement de l'élevage intensif, et notamment hors sol, ainsi que différentes pratiques agricoles ou agro-alimentaires), a multiplié les risques sanitaires pour l'homme.

Pour l'agriculteur lui-même d'abord en tant que travailleur, en tant que professionnel.

• L'obligation de suivre la compétition pour des rendements toujours accrus engendre un stress permanent qui, lié aux difficultés financières, peut conduire aux états dépressifs, voire à l'alcoolisme ou au suicide,phénomènes loin d'être négligeables dans certaines régions, et particulièrement en Bretagne. Il faut rappeler que 40 % des paysans vivent avec un revenu inférieur au Smic, et qu'environ 10 % des exploitations sont en faillite (pendant que 4.500 céréaliers perçoivent de 750.000 F à un million de subventions !).

• La manipulation des produits phytosanitaires multiplie asthme, intoxications, allergies cutanées. Sur 500 dossiers transmis au Réseau national de toxico-vigilance de la MSA, 305 étaient liés à l'utilisation de pesticides (31,6 % des cas dus aux insecticides, 31 % aux fongicides, 18 % aux herbicides, le reste aux rodenticides [contre les rongeurs], aux nématicides [contre les vers]...). Un taux anormalement élevé de tumeurs au cerveau ou à la vessie, ainsi que de maladies d'Alsheimer ou de Parkinson serait dû à l'emploi des pesticides (le taux de cancers du cerveau est, selon une étude du Pr. Viel de Besançon, supérieur de 25 % chez les viticulteurs par rapport à l'ensemble de la population). Les intoxications aiguës par pesticides sont fréquentes dans les pays "en voie de développement" : selon le Bureau International du Travail, environ 40.000 personnes meurent chaque année, victimes de ces intoxications (absence d'équipements de protection, surdosages...), alors que 3 à 5 millions de personnes sont gravement atteintes.

Il est vrai que les pesticides le plus dangereux interdits à la vente chez nous sont autorisés à l'exportation vers ces pays (il n'est pas inintéressant de noter que ces produits interdits chez nous se retrouvent cependant dans nos assiettes sous forme de résidus contenus dans les aliments d'importation !). On peut aussi mentionner, dans cette rubrique, les intoxications aiguës ou chroniques par les gaz toxiques des silos à grains.

• Les déviations de la colonne vertébrale, les arthroses, les rhumatismes articulaires, les tendinites se développent, en liaison avec le type de travail imposé.

• Les accidents causés par les machines font de la profession agricole un des secteurs les plus touchés, avec le bâtiment et les travaux publics (blessures provoquées par les cardans de transmission des tracteurs, par les machines lors des attelages et dételages, par les arbres ou les tronçonneuses, électrocutions par contact avec les lignes électriques...).

Dans l'agroalimentaire, la concurrence féroce et les exigences des directives européennes sont supportées en définitive par les seuls salariés, dont les conditions de travail sont de plus en plus éprouvantes : accélération des cadences, harcèlement de la part des supérieurs hiérarchiques, mépris de la direction, accidents du travail (mains happées par les machines), tendinites du poignet, périarthrites de l'épaule. Le travail en ambiance froide (parfois à - 10 ou - 15°) développe, pour sa part, des pathologies spécifiques (maladies circulatoires, respiratoires, ostéo-articulaires).

Pour l'ensemble des consommateurs ensuite (dont les agriculteurs et les salariés de l'agroalimentaire font évidemment partie).

• L'eau constitue sans doute le milieu le plus vulnérable. 8 % de la population bretonne reçoit de l'eau aux teneurs moyennes comprises entre 40 et 50 mg/1 de nitrates. Cette situation est l'aboutissement provisoire d'une évolution constatée depuis trente ans. La teneur moyenne augmente environ d'1,5 mg/l chaque année. Les études scientifiques menées ces dernières années ont montré que cette évolution ne pouvait s'expliquer par l'influence des pollutions organiques d'origine urbaine, de mieux en mieux contrôlées, ni par les seules activités industrielles. L'apport de nitrates dans les eaux par les activités agricoles est devenu la cause principale de cette dégradation. Le cheptel breton (plusieurs centaines de millions d'animaux) rejette chaque jour 200.000 m3 de déjections.

Or, les nitrates sont susceptibles d'engendrer des nitrites directement toxiques et d'autres composés azotés nitrosamines dans le tube digestif, cancérigènes potentiels. Chez l'homme, il a été montré une corrélation entre la consommation de nitrates et la fréquence de cancers du tube digestif, notamment de l'estomac (en Angleterre, en Israël, en France : propos cités par L. Le Goff dans son livre : Nourrir la vie). Le risque de méthémoglobinémie pour les nourrissons est certain dès 50 mg/l. Il s'agit d'un état d'asphyxie tissulaire provoqué par la fixation des nitrites sur l'hémoglobine, et qui s'oppose au transport de l'oxygène. En outre, les nitrates et leurs dérivés s'opposent à l'assimilation des vitamines A et du groupe B.

De tous les facteurs de risques imprégnant notre environnement et menaçant notre santé, les produits phytosanitaires, ou pesticides, figurent parmi les plus préoccupants.

Ces produits sont allergisants, cancérigènes et nuisent à la fertilité masculine (donc très performants !). Plus de 900 substances actives sont autorisées à la vente ; parmi elles, l'atrazine, l'herbicide du maïs. Chaque année, en France, plus de 100.000 tonnes de pesticides sont répandues dans les champs. Selon la commission européenne Environnement, santé et protection des consommateurs : 38 % des pesticides autorisés sur le marché n'ont pas de dossier toxicologique. Leur utilisation engendre une véritable escalade thérapeutique du fait de l'adaptation des prédateurs et parasites (des vergers peuvent ainsi être traités vingt, trente ou même cinquante fois en une année !).

Concernant la chaîne alimentaire, celle-ci concentre les polluants selon un facteur de l'ordre de dix à cent fois pour chaque hôte intermédiaire. Si l'on considère un exemple simple de chaîne alimentaire, la consomma- tion d'un poisson d'eau douce se nourrissant de zooplancton, lui-même nourri de phytoplancton, pour un facteur de pollution de l'eau par les pesticides égal à 1, la concentration des pesticides chez le consommateur dans ses tissus gras peut atteindre un facteur variant de 10.000 à 100.000 (source : L. Le Goff). D'autre part, on ne dispose pas d'informations sur les éventuelles synergies entre ces molécules, qui pourraient modifier leur toxicité.

L'air se trouve aussi contaminé par l'activité agricole. Les émissions d'ammoniaque, de méthane, d'oxyde d'azote, sont liées à la décomposition des matières organiques et à l'utilisation d'engrais et de produits phytosanitaires. Triazines et organochlorés participent de la pollution de l'air. 30 à 75 % des produits épandus repartent dans l'atmosphère soit par évaporation directe soit à partir du sol après application.

La nourriture destinée aux porcs est complémentée en cuivre et en zinc ; ces éléments se retrouvent dans les déjections. Leur accumulation, notamment par les épandages, est susceptible de rendre les sols phytotoxiques à dix ou quinze ans dans les zones où ils sont intensément pratiqués depuis trente ans.

Une autre conséquence de l'exploitation intensive du sol est la destruction de l'humus, la désertification par érosion. En 1985, en France, le taux moyen d'humus des parcelles cultivées était de 1,8 % au lieu de 5 % normalement. Globalement, en France, environ dix millions d'hectares sont atteints par l'érosion (en 30 ans, ce taux a plus que doublé). Chaque hectare perd une tonne de terre par an en Europe, cinq tonnes aux États-Unis, six en Asie, sept en Afrique et en Amérique latine. Le principal responsable étant la déforestation massive dans les pays tropicaux, ou le remembrement chez nous.

Les élevages eux-mêmes, hors sol notamment, constituent une source de risques sanitaires importants pour la population à bien d'autres égards (or 90 % des viandes produites proviennent de ces élevages). L'Organisation Mondial de la Santé (OMS) considère que l'un des problêmes majeurs c'est la résistance aux antibiotiques, conséquence d'un usage en tant que facteur de croissance, régulateur de stress et traitement préventif et curatif dans les élevages. La Commission européenne a reçu un rapport alarmiste de son Comité directeur scientifique demandant que soit freinée l'utilisation inappropriée des antibiotiques. Le Comité a constaté que, du fait d'une consommation excessive, les bactéries deviennent de plus en plus résistantes aux antibiotiques avec les inconvénients évidents qu'il en résulte dans le traitement de maladies infectieuses telles la pneumonie ou la tuberculose. Le danger de voir apparaître des résistances croisées existe lorsque des molécules proches de la même famille que celles servant comme facteur de croissance sont également utilisées en médecine humaine et vétérinaire. La résistance croissante de multiples bactéries aux antibiotiques qui, hier encore, pouvaient les détruire, est devenue une urgence sanitaire de dimension planétaire. Si rien n'est rapidement mis en oeuvre pour lutter contre un tel phénomène, des maladies infectieuses, aujourd'hui aisément curables, seront à nouveau, dans quelques années, mortelles. Telle est la conclusion d'experts de médecine humaine et vétérinaire réunis à Copenhague en septembre 1998.

Pour confirmer que cette crainte envahit le milieu médical lui- même, voici deux témoignages.

• Celui de Luc Montagnier (membre de l'Académie de médecine et de l'Académie des sciences) : L'une des causes de l'émergence et de la réémergence des maladies est la généralisation incontrôlée de l'usage des antibiotiques. Le monde vivant a une capacité d'adaptation extraordinaire, et nos armes pour faire face à ces maladies deviennent assez rapidement inadaptées. L'utilisation des antibiotiques a créé des résistances fortes, et leur utilisation de plus en plus fréquente dans le monde animal, notamment comme "facteur de croissance", contribue à l'intensification du phénomène et fait craindre l'apparition de résistances croisées. Nous pourrions parvenir aux mêmes niveaux de croissance agricole sans employer d'antibiotiques, c'est avant tout une question de volonté et de veille sanitaire au niveau mondial.

 Celui de Daniel Heymann (directeur exécutif du Groupe organique des maladies transmissibles à l'Organisation mondiale de la santé) : Nous constatons que les antibiotiques commencent à s'affaiblir face à des germes de plus en plus évolués. Aujourd'hui 80 % des souches de staphylocoques présents dans la population générale résistent à la pénicilline et 95 % dans les hôpitaux. La salmonellose devient résistante aux antibiotiques parce que les antibiotiques sont introduits dans la nourriture des animaux. La situation est d'autant plus inquiétante que la découverte de nouveaux antibiotiques a nettement ralenti. Depuis les années 1960, aucune nouvelle classe d'antibiotiques n'a été découverte.

Un rapport demandé à des experts par l'Union européenne, et rendu public le 4 mai 1999, informe des dangers pour le consommateur de l'utilisation des hormones de croissance: l'absorption de viandes contenant des résidus hormones peut avoir des effets cancérigènes, neurologiques, immunologiques, être toxique pour l'ensemble des caractères héréditaires et affecter la croissance des enfants.

En 1989, l'Union européenne avait banni l'usage des hormones de tout élevage, ainsi que l'importation de viandes hormonées sur son territoire. Les USA n'ont jamais accepté cette résolution, et ont porté l'affaire devant l'Organisation Mondiale du Commerce.

La somatropine, une hormone puissante autorisée en février 1994, a vu ses ventes décupler depuis sa mise sur le marché. Et cela bien que les médecins américains fassent directement la relation entre la vague d'obésité qui frappe leur pays (près d'un Américain sur deux) et le transfert des résidus d'hormones de la viande de boeuf à la chair humaine.

Les élevages industriels de volailles peuvent induire différentes maladies, différentes pathologies susceptibles de se transférer à l'homme...

D'origine bactérienne : le clostridium botulinum (la bactérie élabore une neurotoxine, dont un microgramme suffit pour tuer un homme adulte). La listeria, responsable d'avortements, de septicémies et de méningites. Les staphylocoques, principale cause d'ostéomyélites, peuvent également être responsables de méningites, d'endocardites infectieuses, d'arthrites, d'abcès pulmonaires ou d'abcès du cerveau. La salmonellose provoque des toxi-infections alimentaires graves (les poulets labellisés ne sont contaminés par les salmonelles qu'à hauteur de 8 %, contre 34 % en ce qui concerne ceux élevés en batterie). Il existe de nombreuses autres bactéries.

D'origine virale : les paramyxoviroses, la maladie de Marek, la variole aviaire, la leucose de la poule.

D'origine parasitaire : les endoparasites, les mycotoxicoses, les ectoparasites, les insectes vivant dans l'élevage.

L'auteur d'un manuel pratique Maladies des volailles écrit : L'élevage industriel concentrationnaire provoque de fait un risque majeur de pollution physico-chimique : hygrométrie élevée, poussières abondantes, gaz lourds (ammoniaque, dioxydes de carbone), et microbiologique (les virus, bactéries et spores divers) qui sont en suspension dans l'atmos- phère. Tout ceci menace constamment la santé des oiseaux. Et donc de l'homme.

Voici le témoignage d'Alain Plusquellec, enseignant-chercheur en microbiologie à l'Institut universitaire technologique de Quimper : L'industrialisation de l'élevage concentre les animaux, les éléments pathogènes et les risques. Les salmonelles, très présentes dans la filière avicole, sont à l'origine de 80% des toxi-infections alimentaires collectives en France. Parmi les sources de contamination, les tours des grosses usines de fabrication de l'aliment, qui n'ont pas été conçues pour être désinfectées. Les salmonelles s'y installent. Avant de passer dans les élevages par voie alimentaire. Là elles trouvent un terrain propice de développement sur des animaux fragilisés par une croissance accélérée. Ils ont l'âge d'un poussin et l'aspect d'un poulet.

• Le gouvernement malais a décidé, en mars 1999, d'abattre 600.000 porcs. La raison : une endémie présumée d'encéphalite japonaise, qui aurait fait plus de 55 morts en un an dans le pays. Le vecteur est un moustique qui transmet à l'être humain un virus qui s'attaque au cerveau. Les symptômes de la maladie sont des maux de tête, des vertiges, de fortes fièvres et des convulsions qui peuvent conduire à des évanouisse- ments. Des délais dans le traitement peuvent entraîner la paralysie ou la mort.

• Selon un rapport de spécialistes réunis à Biarritz en septembre 1998, la Bretagne pourrait voir se développer une épidémie de grippe d'une ampleur considérable. Voici la conclusion de ces XIIe Rencontres européennes sur la grippe et sa prévention : Avec ses 12 millions de porcs, ses 500 millions de poulets, ses 10 millions de canards - et ses 3.000.000 d'habitants - La Bretagne réunit toutes les conditions pour donner naissance à un nouveau virus grippal, qui pourrait être aussi dangereux que celui de la grippe "espagnole" qui, en 1918, fit plus de 20 millions de morts rien qu'en Europe. Cette épidémie pourrait venir de Grande Bretagne, de Belgique, des Pays-Bas, du Danemark, d'Allema- gne, d'Espagne ou de Chine ; cependant, la région armoricaine présente la particularité de rassembler des conditions d'élevage à un degré maximal sur un espace réduit (27.000 km2), ce qui en fait une niche écologique idéale pour l'émergence d'un tel virus.

En théorie, les virus de la grippe sont spécifiques à chaque espèce ; en fait, l'observation enseigne que les virus peuvent passer d'une espèce à l'autre et engendrer des virus hybrides. Cet hybride peut être très pathogène pour les populations humaines, car elles n'ont pas d'anticorps pour le neutraliser.

Toutes les pandémies (épidémies à l'échelle mondiale) qui ont sévi au cours des cent dernières années ont été provoquées par des virus hybrides issus de souches humaines et aviaires (c'est-à-dire provenant du poulet), dont le creuset était sans doute le porc, écrit le Dr. Manuguerra. Or, ces virus de type A ont tous resurgi, avec la régularité d'un métronome, de soixante à soixante-dix ans après leur manifestation. Logiquement, le virus H2N2 (responsable de la pandémie de 1889) pourrait resurgir dans les années 2010 ou 2020. En fait, il y a même de fortes chances pour que cette pandémie se manifeste plus tôt, car les conditions agronomiques (concentrations d'animaux) n'ont jamais été si favorables à sa manifestation. Pendant les années où ces virus ne sévissent pas, ils restent à l'abri dans des animaux réservoirs, les oiseaux aquatiques, en particulier les canards sauvages et domestiques.

Des chercheurs du Centre national d'études vétérinaires (CNEVA) à Ploufragan (Côtes d'Armor) sont chargés de surveiller les 8.000 élevages industriels de porcs et les 5.000 exploitations avicoles de Bretagne. Si une pandémie survenait, que ferait-on ? À vrai dire, pas grand-chose, car les problèmes qui se poseraient n'ont jamais été traités à l'échelon international répond le Pr. Dubois. A partir du moment où l'on disposera de la souche virale, on ne pourra vacciner la population qu'au bout de trois mois, le temps de préparer le vaccin estime Sylvie van der Werf, chef de l'unité de génétique moléculaire des virus respiratoires à l'Institut Pasteur. Et qui vacciner en priorité ? En cas de pandémie, on risque donc d'assister à une pagaille indescriptible, conclut celle-ci.

 L'alimentation elle-même exerce une influence de plus en plus négative sur la santé de l'homme. L'aliment peut être contaminé indépendamment de l'activité humaine, par des micro-organismes (bactéries, moisissures), par des toxiques naturels animaux et végétaux. Il peut aussi, et surtout, l'être par l'intervention humaine,  soit involontaire : il s'agit de la pollution de la chaîne généralement par des effluents industriels. C'est le cas du plomb des carburants qui contamine les animaux pâturant en bordure de routes à grande circulation ou celui des canalisations qui contamine l'eau distribuée dans le réseau. C'est le cas du mercure que l'on retrouve dans les poissons d'eau de mer • soit volontaire : emploi de pesticides, d'additifs...

La valeur des aliments dépend directement des pratiques agricoles et des traitements industriels de la filière agro-alimentaire.

Or, les inconvénients des procédés utilisés sont de deux ordres. La nourriture est dévitalisée dans la mesure où les techniques appliquées modifient obligatoirement la structure de l'alimentation et réduisent sa teneur en nutriments essentiels (vitamines, sels minéraux, oligo- éléments, certains acides gras). Elle est aussi polluée par les résidus de produits agricoles et la présence d'additifs (ces additifs, que l'OMS évalue à 5.000, engendrent trois types de risques: réactions allergiques, potentialités cancérigènes, effets métaboliques - troubles digestifs, perturbations de la croissance...). Les farines animales contenant des boues de stations d'épuration ou des huiles de vidange ne sont qu'une caricature de ce que nous absorbons tous les jours.

L'affaire du poulet à la dioxine reflète parfaitement le côté absurde de la situation à laquelle nous sommes parvenus. Il existe 17 types de dioxines qui sont des molécules compliquées créées dès que sont combinés à une température moyenne, du carbone, du chlore et de l'oxygène. Les principales sources d'émission sont les incinérateurs d'ordures ménagères et les industries de métallurgie-sidérurgie. Dans les zones exposées aux émissions de dioxines (proximité des industries citées), les sols peuvent en contenir des teneurs importantes, car elles s'y accumulent et se dégradent très lentement. Si les végétaux l'absorbent peu, en revanche les animaux ont tendance à l'ingérer avec les racines des végétaux. Ce qui peut contaminer le lait et la viande, et donc les farines animales qui en sont issues. Dans le cas du poulet belge, des huiles industrielles contenant du pyralène ont été incorporées dans un lot de graisses animales. Or, on ne connaît pratiquement rien des incidences de la dioxine sur la santé. Parmi les effets observés à forte dose : des malformations des embryons, un retard de croissance intra-utérine, des modifications du système immunologique.

Contrairement à ce qu'affirment certains, des aliments ont déjà tué à plusieurs occasions. Du pain préparé à partir d'une farine contaminée par du parathion (insecticide très puissant) a tué 15 fois au Mexique et 63 fois en Colombie. En Espagne, un organophosphoré, le nemacur 10 de la firme Bayer, utilisé pour le traitement des tomates, cause la mort de plus de 1.000 personnes et la maladie ou l'infirmité (cécité, atrophie musculaire, paralysie définitive) de dizaines de milliers d'autres en 1981 et 1982. D'autres nous empoisonnent lentement mais sûrement...

Lorsqu'on peut lire, sur des sacs de semences traitées : interdiction formelle de détruire ce sac, enterrez-le au moins à 50 m de toute habitation et de toute source d'eau potable, ou sur un récipient d'antiparasitaire : Danger. Enterrez les flacons profondément après usage, loin de toute source d'eau potable, on peut légitimement s'inquiéter. Lorsqu'on sait que la plupart des agriculteurs n'ont jamais examiné en détail les fiches mode d'emploi et précautions d'usage, on peut même s'angoisser. Une étude réalisée aux États-Unis a démontré que plus de 15 % des agriculteurs américains sont soit carrément analphabètes, soit incapables de comprendre les notices d'utilisation des produits chimiques qu'ils épandent.

Quelles sont les conséquences exactes sur l'organisme de l'E-338 utilisé comme conservateur dans la plus célèbre boisson gazeuse au monde... et comme décapant pour métaux avant peinture ? Quelles sont celles des nitrosamines engendrées par la rencontre d'un acide aminé (on en trouve dans tout ce qui vit) et d'un nitrite (additif très utilisé en charcuterie), quand on sait que 75 % de ces nitrosamines testées sur des animaux de laboratoire ont déclenché des tumeurs du foie, du pancréas, de l'estomac et des reins, entre autres ? Quelles sont celles des grands polluants de la chaîne alimentaire que sont les métaux (le plomb, le cadmium, l'aluminium, l'étain, le germanium, le vanadium...) ? Quels sont les effets exacts des pesticides, insecticides, additifs, auxiliaires technologiques, et autre molécules diverses et variées ? Ou ceux des toxines accumulées à cause du stress par des animaux transportés dans des conditions épouvantables ? On pourrait d'ailleurs longuement parler des conditions infligées aux animaux, les poulets par exemple : troubles locomoteurs douloureux dûs à une croissance trop rapide, infections diverses engendrées par une litière jamais nettoyée, pattes ou ailes brisées lors des ramassages (l'éleveur doit payer 8.500 F de pénalité à la firme par heure de retard !).

Hormis les effets cancérigènes parfois mis en évidence, personne ne sait exactement ce que tous ces mélanges hasardeux, ces cocktails diaboliques, ont comme effets pervers à long terme sur l'organisme. Personne ne peut dire, de toutes les substances administrées comme aliments ou médicaments, ou reçues de l'environnement, quels pourcentages persistent dans les tissus, animaux d'abord, humains ensuite.

D'abord parce l'information du consommateur est réduite à la portion congrue : aucune étiquette ne permet de savoir ce qu'on mange vraiment. Un bilan de la Direction de la Concurrence et de la Répression des fraudes indiquait que plus de 60 % des jambons vendus en grande surface contiennent des additifs non autorisés ou légaux mais en surdose, 58 % des conserves de viande ne sont pas conformes, et 30 % des fromages recèlent des substances illégales.

Ensuite, parce que les études scientifiques font cruellement défaut sur les conséquences, pour l'homme, d'une alimentation frelatée. Si l'État est responsable d'une grave carence en enquêtes épidémiologiques, c'est peut-être que la classe politique dans son ensemble, majorité comme opposition, ne souhaite pas faire de tort à des chefs d'entreprise qui, par ailleurs, peuvent financer leurs campagnes électorales.

Produits nouveaux apparus dans les années 1980, les organismes génétiquement modifiés (OGM) induisent des risques nouveaux. Ce sont des végétaux dans lesquels on incorpore en laboratoire un, voire plusieurs gènes, totalement étrangers appartenant à une autre espèce (végétale, animale, bactérienne ou virale). Ces végétaux deviennent ainsi résistants à un herbicide, à un insecte parasite.

Ils suscitent des craintes importantes et des débats controversés partout dans le monde. Sous la pression de l'opinion publique, les groupes agro-alimentaires adaptent leur stratégie : ils sont de plus en plus nombreux à mettre en place des filières sans OGM. Un laboratoire privé britannique a même dû se mettre en faillite après le faux-bond d'investisseurs effrayés par l'opposition croissante aux OGM. Des associations d'agriculteurs américains commencent à intenter des actions en justice pour pratiques monopolistiques, pour abus de position dominante contre les principaux fabricants de semences génétiquement modifiées. Le milieu scientifique est pour le moins réservé. Un certain nombre d'entre eux et de médecins ont appelé à un moratoire sur les applications commerciales des OGM. Beaucoup soulignent les risques de dommages irréversibles, et par nature imprévisibles, s'il y a dissémination de certains gènes dans l'environnement, notamment la diffusion de caractères toxiques, et au niveau de la santé humaine des risques de nouvelles allergies alimentaires.

Plus récemment et plus inquiétant, des chercheurs ont mis en évidence, sur des rats ayant consommé des pommes de terre transgéniques, des modifications sur des organes. Une autre étude en laboratoire a jeté le trouble : elle montre que des larves de papillons monarques déposées sur des pollens de céréales transgéniques se développent mal et meurent. Non seulement la santé de l'homme est mise en péril, mais la démocratie, ou du moins ce qui en tient lieu, est bafouée. Les populations n'ont jamais été consultées ; un simulacre de débat étant réservé aux seuls "experts".

Passant superbement au-dessus du principe de précaution (les OGM sont introduits dans l'alimentation sans qu'aucun test satisfaisant sur les risques potentiels n'ait pu être réalisé), les États-Unis cultivent déjà 20 millions d'hectares d'OGM (40 millions dans le monde). Passant aussi superbement sur le droit du consommateur à l'information, les producteurs refusent d'étiqueter les aliments d'origine transgénique. Quant au gouvernement français, il maintient l'autorisation accordée pour quelques variétés de maïs des sociétés NOVARTIS et MONSANTO (cultivées sur environ 200 ha) : le moratoire sur les plantes transgéniques ne concernant que le colza et la betterave. La position de l'Europe est, comme d'habitude, ambiguë : pas de vrai moratoire, mais une surveillance renforcée.

Rappelons que c'est Dominique Voynet qui signa, en novembre 1997, la première autorisation de culture, et précisons que ces autorisations ont été accordées sur plus de 3.000 sites. Par ailleurs, certains pourront s'étonner que des chercheurs d'organismes publics travaillent souvent main dans la main avec des firmes privées, ce qui a provoqué, de la part de François Prat, ingénieur agronome, la réplique suivante :Est-ce à la recherche publique de démontrer l'innocuité d'une variété transgénique pour qu'elle puisse ensuite être mise sur le marché par une firme privée ?

La course au profit

II serait sans intérêt d'allonger la liste des méfaits : les exemples les plus significatifs ont été cités. Il est par contre indispensable de s'interroger sur le pourquoi. Face à cette dégradation constante de l'alimentation, une question devient incontournable; pour quelle raison la santé de l'homme se trouve-t-elle ainsi compromise ? Un élément de réponse nous est fourni par un professionnel de la filière avicole :Il faudrait réduire le niveau d'investissement. Car il est de 600 F par mètre carré en France contre moins de 300 F au Brésil et aux États-Unis. Il faut monter des bâtiments moins coûteux et éviter de créer des surcoûts. Le problème du hors sol se pose bien dans ces termes : on a délocalisé sur des sols où l'on produit moins cher (souvent dans le tiers-monde) l'alimentation nécessaire aux animaux. L'objectif devient obsessionnel : faire prendre aux animaux le maximum de poids au moindre coût et dans un minimum de temps. Pour le poulet, atteindre 1,9 kg en 42 jours.

Un hebdomadaire américain US News and Word report confirmait en septembre 1998 que, pour abaisser leur prix de revient, de plus en plus d'éleveurs américains glissaient dans la nourriture de leur cheptel (moutons, vaches...) de la fiente de poulet, particulièrement économique (plusieurs consommateurs tomberont gravement malades). Suite à l'affaire de la vache folle, l'administration fédérale ayant interdit l'usage des déchets d'abattoir comme nourriture pour bovins et ovins, les éleveurs se rabattent sur n'importe quoi. Les industriels de l'alimentation animale, écrit l'hebdomadaire, et les éleveurs ont également commencé à utiliser, ou du moins à essayer, les ordures ménagères déshydratées, les huiles de friture des restaurants et les graisses recueillies dans les filtres, la poussière des cimenteries, voire le papier journal et le carton fabriqués à partir de la cellulose. Récemment, une enquête réalisée en France révélait :l'utilisation des boues de station d'épuration dans les farines destinées à l'alimentation animale (...) semble répandue au niveau national. Or, ces boues contiennent notamment des métaux lourds dangereux pour la santé. Les ingrédients sont broyés sèches chauffes et réduits en poudre : à la sortie de l'usine, toutes les farines se ressemblent et partent dans les ateliers d'élevage.

Les médicaments antibiotiques sont incorporés aux aliments donnés aux animaux et utilisés, non pour les soigner, mais pour obtenir une amélioration de leur croissance, un gain de poids artificiel, donc un profit. L' incorporation d'antibiotiques dans les rations alimentaires animales permet de se rapprocher des performances maximales permises par le potentiel génétique des animaux. C'est l'animal conçu comme une machine, ce qui a permis à un cadre de l'industrie de la viande de déclarer : on doit considérer et traiter la truie comme un appareil de valeur a cracher des porcelets, comme une machine à saucisse.

Si le poulet en batterie s'élève en à peine plus de quatre semaines alors que des conditions naturelles lui accordent d'ordinaire cinq mois' c est bien pour des raisons financières. Si un vaccin anti-couvaison a été mis au point, permettant aux dindes de pondre de manière continue ayant perdu 1 instinct de couver, c'est bien pour augmenter le rendement.Si l'on a procède a de nombreux croisements pour que des poules pondent 280 oeufs par an, le double d'une poule ordinaire, c'est toujours en vue d accroître le profit. On produisait, en 1965, 100 kg par mètre carre de poulailler industriel et par an ; on en est aujourd'hui à 243 kq plus du double !

Si l'industrie agro-alimentaire lance sans cesse de "nouveaux produits" aliments dénaturés, reconstitués, agglomérés et recollés si elle utilise toujours plus d'auxiliaires technologiques et d'additifs, c'est bien pour fabriquer du mangeable dont le prix de revient sera des dizaines voire des centaines de fois inférieur à celui d'un aliment digne de ce nom (l'arôme naturel de vanille coûte environ 5.000 F le litre, la molécule de synthèse cent fois moins). L'utilisation d'un cuiseur-extrudeur dans la fabrication des quenelles, permet au blanc de poulet de gonfler d'au moins 30 %. En mouillant systématiquement le lait qu'il commercialise en y ajoutant éventuellement des eaux de lavage des installations aitieres, et en utilisant de l'eau oxygénée dans la fabrication de quelques fromages, le groupe BESNIER augmente ses profits de quelques centaines de millions, et gagne des parts de marché face à des concurrents plus scrupuleux.

La malade dite de la vache folle, l'ESB (encéphalite spongiforme bovine) est plus significative encore : elle a constitué un véritable séisme dans la perception du risque alimentaire. Apparue pour la première fois en Angleterre en 1986 (où l'ultra-libéralisme de Mme Thatcher avait consciencieusement supprimé tous les obstacles au profit), elle est devenue la hantise des éleveurs. Il s'agit d'une maladie neurologique dégénérative dont l'issue est toujours fatale, et dont l'incubation est lente (environ 5 ans) : les vaches deviennent nerveuses, puis agressives, et finissent par mourir. Des enquêtes ont permis de découvrir l'origine de cette épidémie : la farine d'os de mouton (les fameux aliments spéciaux protéines dont on nourrit les vaches que la nature avait faites végétariennes). Un chauffage conforme aux normes de cette farine aurait éliminé les germes de la maladie spécifique du mouton, la tremblante. Mais pour des raisons d'économie de gaz (ça ne vous rappelle rien ?), le chauffage a été réduit.

Le scandale n'a éclaté qu'en 1989, 3 ans plus tard, le temps que les animaux contaminés exportés dans toute l'Europe aient pu côtoyer des bêtes saines. Or, plusieurs fermiers anglais en contact avec des vaches atteintes d'ESB ont contracté la maladie de Creutzfeld-Jakob. La transmission de l'ESB à l'homme a causé (jusqu'en novembre 1999) de façon avérée 49 décès. Malgré l'interdiction des farines animales pour les bovins, décrétée en France en 1996, de nouveaux cas d'ESB sont régulièrement enregistrés (6 pour l'année 1997, 18 en 1998 et 12 de janvier à juillet 1999). Des tests récents (suisse, irlandais et français) montrent que le prion de l'ESB est sans doute plus répandu qu'on ne le croit, c'est-à-dire que des animaux réputés sains ne le sont pas. S'il fallait une preuve supplémentaire que la santé publique ne pèse pas lourd face à des bénéfices qui se chiffrent en dizaines ou centaines de millions, selon les monnaies, en voici une. Car c'est bien cette logique du profit qui permet à un animal malade d'être recyclé comme matière première d'aliments pour animaux, alors qu'il ne peut plus être vendu comme viande de boucherie.

Un autre aspect du problème réside dans le marché en plein essor de la nutrithérapie qui propose des compléments alimentaires, des alicaments. Il ne s'agit pas de condamner systématiquement ces produits qui peuvent être utiles dans certaines situations (grossesse, activité sportive, maladies, stress, vieillissement...), mais de dénoncer des pratiques commerciales douteuses, des charlatans qui exploitent la crédulité, l'angoisse, le manque de connaissances en matière de nutrition d'une partie de la population.

Ces sociétés jouent sur deux aspects du problème...

• Exploiter l'appauvrissement, la dénaturation des aliments causés par l'évolution de l'agriculture et de l'industrie agroalimentaire. En effet, les nouvelles techniques de l'agriculture intensive, de la transformation, de la conservation, de la cuisson, de l'emballage des aliments privent les consommateurs d'un certain nombre de nutriments nécessaires au maintien de la santé.

Les farines moulues industriellement, par exemple, ont perdu l'enveloppe externe du grain (le son) ainsi que le germe. Tous les composants qui font la richesse des céréales (protéines, oligo-éléments, vitamines) ont disparu de la farine blanche. De la même manière, le sucre et le sel raffinés ont perdu leurs minéraux, l'huile raffinée n'a pratiquement plus d'éléments vivants. Ainsi, sous forme de dragées, de comprimés, de gélules, de capsules ou d'ampoules, ou sous d'autres formes, l'industrie pharmaceutique nous propose, pour plus cher évidemment, les nutriments qu'une alimentation équilibrée devrait normalement prodiguer.

• Exploiter l'image du corps, de la forme, de l'énergie, du plaisir, du rendement sportif... vendre du miracle par des traitements coûteux et parfois dangereux.

Les produits agricoles n'étant devenus qu'une matière première, c'est l'industrie alimentaire qui a pris celle-ci en charge. L'alimentation s'est industrialisée, la transformation s'est rapidement développée. La grande distribution s'est imposée. Ainsi, une distance considérable s'est installée entre nos aliments et nous.

Cette montée en puissance de l'agroalimentaire s'est accompagnée d'un accroissement des risques sanitaires pour plusieurs raisons • les filières sont constituées de métiers séparés qui diluent les responsabilités (agriculteur, éleveur, coopérative ou négociant, industriel de la transformation, grossiste, restaurateur ou distributeur) • l'ouverture des frontières au commerce des produits mondialise les risques potentiels des pays à fort taux de pollution ou à réglementation plus laxiste • mais surtout, la concurrence de plus en plus vive sur les marchés provoque une pression intense à la baisse des prix des produits, c'est-à-dire une course à la baisse des coûts de production, qui pousse les acteurs les moins scrupuleux à ne pas prendre toutes les précautions, à jouer avec les limites de la législation, ou à frauder délibérément.

Une dépendance tragique

Si l'altération des aliments par les effluents industriels, les pratiques agricoles ou les techniques de l'agroalimentaire constitue déjà un danger important, une menace encore plus lourde pèse sur la santé publique, la dépendance des populations à l'égard des grandes firmes transnationales.

Par la volonté de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), instaurée en janvier 1995, les Droits de Propriété intellectuelle ont été imposés à toutes les populations par la manipulation des gouvernements des pays industriels. Ainsi, les multinationales américaines sont détentrices de centaines de brevets relatifs à des organismes vivants (levures, algues, bactéries, virus...). La propriété intellectuelle confère aux détenteurs des brevets l'exclusivité des royalties sur la production à partir de la technique brevetée. Les conséquences sont de deux ordres : la réduction dramatique de la biodiversité, la dépendance des paysans, et plus généralement des populations.

La biodiversité est une ressource collective: elle est, pour les nations les plus pauvres notamment, source de nourriture, de santé, d'énergie, de textiles. La stratégie des multinationales impose l'homogénéité au détriment de la diversité dans la sylviculture, l'agriculture, la pisciculture, l'élevage. Or, la disparition d'une espèce entraîne celle d'un nombre incalculable d'autres espèces. De richesse collective, la biodiversité devient propriété privée d'un cercle restreint, et sa mise en cause menace la survie de millions d'individus.

• Parce que l'OMC est un instrument du contrôle total du commerce, les monocultures, les monopoles, la mondialisation imposent partout l'uniformisation des modes de vie, la normalisation des comportements, mettant en cause la capacité des peuples à s'organiser, à subvenir a leurs propres besoins.

Le capitalisme oblige quiconque à passer par ses propres circuits. D'ailleurs, qui consomme ce qu'il produit ne produit pas aux yeux des partisans du marché, puisqu'il ne rentre pas dans le cercle de la production comptée, et n'augmente pas le PNB. Ainsi, le but ultime des multinationales est de supprimer le droit des paysans à conserver des semences pour leurs propres besoins, à les réemployer, à les multiplier, évinçant les variétés locales des agriculteurs améliorées par une longue expérience et un travail souvent difficile au profit des variétés brevetées. L'exemple du neem est significatif. Cet arbre des régions arides de l'Inde, dont toutes les parties contiennent de puissants principes actifs, fournit des produits bon marché, voire gratuits, dans de nombreux domaines (médecine, hygiène, contraception, construction, combustible agriculture...).

Depuis 1985, une douzaine de brevets ont été déposés aux États-Unis et au Japon. Or, ces procédés brevetés découlent de recherches et de développements inspirés par des connaissances traditionnelles. Alors qu'elle étaient, il y a peu, quasi gratuites, les graines de neem sont devenues un produit de luxe au prix exorbitant. En Inde en particulier, où 80 % des semences sont produites dans des fermes, les paysans sont des concurrents inacceptables pour les semenciers. D'où l'objectif de les obliger à devenir clients des grands conglomérats, de les contraindre à acheter tout ce qu'ils produisaient eux-mêmes auparavant. Aux États- Unis, il est interdit de réutiliser des semences fermières OGM. En cas d'infraction, MONSANTO fait condamner le "fraudeur". La firme utilise même la délation et la dénonciation publique des "contrevenants", et envoie des détectives dans les champs pour faire des tests ADN afin de vérifier l'origine des semences, instaurant un véritable régime de terreur, selon les termes mêmes d'un producteur. La mise au point de Terminator, une semence dans laquelle on insère un gène destiné à l'empêcher de germer si elle est plantée une seconde fois, marquerait encore une étape supplémentaire: pour MONSANTO, détenteur du brevet, c'est l'assurance de dominer le marché mondial de l'agriculture, au siècle prochain. Même si cette firme renonce momentanément à ce programme tout danger est loin d'être écarté.

À long terme, le prix des semences s'élevant du fait des royalties, l'alimentation deviendrait une arme aux mains des firmes multinationales dont la puissance se trouve renforcée par la fusion des industries des semences et de la chimie. Le coût d'une agriculture sophistiquée fondée sur le génie génétique ne pourrait être supporté par la petite paysannerie en particulier, et par conséquent par de nombreuses catégories sociales des populations. Lire à ce sujet, le livre remarquable de Vandana Shiva, Ethique et agro-industrie. Déjà en Inde, plusieurs centaines de paysans endettés par le coût des semences et des produits de la firme CARGILL se sont suicidés.

La santé confisquée

Beaucoup peuvent penser qu'il suffit de la vigilance active de l'État, dont la santé publique est l'une des responsabilités fondamentales, pour ralentir cette course au profit. La réalité des faits, lorsqu'elle nous parvient, témoigne du contraire. Quelques exemples au hasard.

• En Belgique, le responsable de la santé a suspendu la licence d'un expert vétérinaire flamand qui avait, au mois d'avril, averti les départements de la santé et de l'agriculture sur le risque de la contamination. L'expert avait relevé dans la graisse de poulet des taux de dioxine 1.500 fois supérieurs à la normale. Les autorités belges savaient depuis le 26 avril que des graisses contaminées à la dioxine avaient été introduites mi- janvier dans du fourrage ; le ministère de l'agriculture aurait tardé à prendre des mesures adéquates pour ne pas déplaire au Boerenbond, la principale organisation agricole flamande. Pour ceux qui pensent qu'un ministre peut représenter équitablement les intérêts à la fois des producteurs et des consommateurs, la réponse est claire.

• Un comité interministériel sur les dioxines a été mis en place en juin 1997 afin d'éviter d'évaluer l'exposition de la population française. Mais le financement des recherches stagne : II y a une véritable carence de financement des études sur les mécanismes d'action de la dioxine sur la santé humaine ou du suivi épidémiologique déclare J-F Narbonne président du comité.

• Le Canard enchaîné publiait, début juin 1999, des extraits d'un rapport de la Direction de la concurrence et de la répression des fraudes sur la fabrication des farines animales. Quelle a été la réaction du ministère des Finances ? On aurait pu penser qu'il cherche à faciliter au maximum l'information. Eh bien, au contraire, dorénavant, le bulletin intérieur de la Direction de la concurrence qui avait mis le Canard enchaîné sur la piste du rapport, ne comportera plus de comptes-rendus des réunions de hauts fonctionnaires !

• Le 21 avril 1999, le préfet de la Lozère signe un arrêté qui autorise une porcherie à poursuivre son activité. Quelques semaines auparavant, les juges administratifs avaient annulé un précédent arrêté et déclare illégale l'exploitation de cette porcherie. Plus récemment, la préfecture des Hautes-Pyrénées double, en toute illégalité et dans la discrétion, la capacité d'un élevage porcin. Que peut légitimement exiger des citoyens qu'il administre, un État qui viole régulièrement ses propres règles ?

• Le dinoterbe, particulièrement toxique pour la faune aquatique, dénoncé par le Ministre de l'Agriculture en 1995, a effectivement fait l'objet d'une interdiction publiée au Journal Officiel le 17.02.96, mais assortie d'une dérogation d'utilisation pour le maïs de 6 mois, puis de 12 mois, soit un an et demi au total, la raison étant indiquée en toutes lettres dans le Journal Officiel : Dans te cadre de l'écoulement des stocks de ces produits, il est accordé un délai pour leur utilisation et leur distribu- tion jusqu'au 30.12.97 (ça ne vous rappelle toujours rien ?).

Une note confidentielle saisie, en 1996 à Bruxelles, dans un bureau de l'administration européenne disait textuellement :Il faut avoir une attitude froide (au sujet de la vache folle) pour ne pas provoquer des réactions défavorables sur les marchés. Il ne faut plus parler de cette maladie (...) Nous allons demander au Royaume-Uni de ne plus publier ses recherches. Il faut minimiser cette affaire en pratiquant la désinformation. Il vaut mieux dire que la presse a tendance à exagérer (citation extraite de l'ouvrage Des poubelles dans nos assiettes).

• Depuis juillet 1998, tous les élevages bovins sont soumis à l'oblig tion de prophylaxie de l'hypodermose bovine. Le varon, larve inoffensive, loge sous la peau du bovin. Le produit utilisé, lui, par contre, est très toxique. D'où le refus d'éleveurs en biologie d'y recourir. Dans plusieurs départements, l'administration utilise différentes mesures de rétorsion (privation arbitraire de certaines primes ou de certains documents). Parallèlement, les Groupements de défense sanitaire, organismes professionnels départementaux, ayant pour mission d'informer les éleveurs sur l'hygiène et le traitement de certaines maladies, sont désormais chargés de mettre en oeuvre la politique de prophylaxie et de la faire appliquer par les vétérinaires. Jean Coulardeau, président du Comité national contre l'éradication du varon, dénonce la privatisation des actions de prévention vétérinaire et les milices mises sur pied à cet effet par les GDS pour contraindre les éleveurs récalcitrants (de véritables commandos procèdent au traitement de force de troupeaux élevés en agriculture biologique).

• En Suède, après l'interdiction des antibiotiques comme activateurs de croissance, leur consommation comme médicaments vétérinaires a grimpé en flèche. Il suffit de savoir s'adapter à la réglementation, surtout quand les pouvoirs publics se montrent complaisants.

• L'un des directeurs américains de McDo (le roi de la nourriture poubelle) a dû, au cours d'un procès, reconnaître comme vrai le don de 250.000 dollars fait à Nixon en 1972 en échange de la promesse de faire adopter ce qui sera appelé le décret MCDONALD a autorisé des payes au-dessous du minimum légal pour les jeunes employés.

• Au cours de l'été 1999, les ministres européens de l'Agriculture ont autorisé le groupe DANONE et quelques autres géants de l'alimentation à commercialiser jusqu'au 1er juillet 2006 des produits intitulés bio ou biologiques mais qui n'ont aucun rapport avec l'agriculture du même nom. Cette autorisation n'est-elle pas un encouragement manifeste à la tromperie délibérée envers le consommateur ?

• En 1995, en Belgique, un vétérinaire se rend chez un éleveur pour un contrôle surprise. Il ignorait qu'il s'attaquait en fait à une véritable mafia de la viande rouge, avec des ramifications internationales. Ce jour- là, les truands affolés n'ont pas hésité : une voiture anonyme a percuté celle du vétérinaire, qui a été achevé à la mitraillette dans le fossé (voir Des poubelles dans nos assiettes). On croit savoir que la justice n'a pas réalisé de prouesses pour retrouver les coupables.

Il n'est pas exagéré de dire que l'administration, la justice encouragent la corruption. Les risques encourus sont dérisoires en comparaison des gains réalisés. Les effectifs de la Répression des fraudes sont insignifiants au regard des milliers d'entreprises de l'industrie agroalimentaire des dizaines de milliers de magasins d'alimentation et des centaines de milliers d'exploitations agricoles. Un tribunal, celui de Coutances, arguant que la réglementation sur les anabolisants n'a pas toujours été respectée, a considéré que le contexte économique permet non pas de justifier mais d'expliquer les motivations des individus ayant enfreint la loi. On aimerait une justice aussi magnanime et compréhensive lorsqu'une caissière de supermarché est licenciée pour un vol de quelques dizaines de francs.

Plus récemment, la justice a nettement montré de quel côté elle penchait. Alors que, traditionnellement, le saccage des préfectures et autres bâtiments publics par les gros bras de la FNSEA reste impuni alors que les dirigeants de l'Union Laitière Normande qui ont spolié les paysans, détourné caisse noire et biens communs, viennent d'être relaxés, cette justice a bondi sur l'occasion pour écrouer José Bové pour sa participation au démantèlement du chantier d'un MCDONALD : détention préventive abusive, cautions exorbitantes. Il faut dire que l'action s'inscrivait dans le cadre d'une lutte contre la mondialisation de l'économie, la standardisation de l'alimentation, l'uniformisation du goût, et que le dangereux individu en question, symbole du syndicalisme agricole contestataire, s'était déjà illustré dans les combats du Larzac et contre le nucléaire.

Dans le même état d'esprit, une affaire récente de fraude et de trafic sur les emballages sous vide dans les ex-abattoirs Brunet, à Bordeaux, a abouti au licenciement d'un délégué syndical qui avait simplement dévoilé la vérité, pensant exercer consciencieusement un droit d'alerte dans l'intérêt de la santé publique.

Pour ceux qui pensent que l'irruption de quelques "purs" dans la classe politique peut faire évoluer la situation, voici le sort réservé à l'un d'entre eux. Un exemple édifiant. Il s'agit d'André Aschieri, maire atypique, député apparenté Vert. Plein d'enthousiasme, il propose au Parlement, en 1998, la création d'une Agence de sécurité sanitaire. Jospin, premier ministre, lui commande alors un rapport sur la faisabilité d'une telle Agence. Aschieri publiera, fin 99, un livre La France toxique, où il relate les épreuves qu'il a dû subir, les obstacles qu'il a dû surmonter pour accomplir sa mission, c'est-à-dire remettre à Jospin en novembre 98 un Rapport sur les risques sanitaires liés à l'environnement.

Voici quelques-uns des écueils qui jalonnent ce parcours du combattant • Jospin lui demande le rapport avant le 31 octobre 98, et les premières orientations avant fin juillet. Or, c'est déjà la mi-mai, la proximité des grandes vacances, et il faut interroger des centaines d'experts, de responsables administratifs, d'industriels, y compris à l'étranger • Le même ministre de gôche, Jospin, lui impose de mener cette mission conjointement avec une députée de l'Aisne, membre du PS, et qui s'est souvent opposée aux amendements proposés par Aschieri. Il lui arrivera souvent de ne pas être présente à certaines auditions, d'arriver en retard, de partir avant la fin, en exigeant qu'aucune audition ne se déroule en son absence !• Les deux copilotes doivent être officiellement reçus par les ministres de l'Environnement et de la Santé: le rendez-vous, plusieurs fois annulé au dernier moment, est reporté à une date ultérieure ; les semaines passent • Le 21 juin, il apprend qu'une réunion s'est déroulée quelques jours auparavant entre la députée et quelques hauts fonctionnaires de la Santé... un oubli ! • II doit partir pour le Danemark le 23 juin avec Dominique Voynet. La veille du départ, le ministère de l'Environnement lui fait savoir qu'il n'est plus invité. Il ne saura rien des discussions qui ont eu lieu• Trois chargés de mission sont nommés pour encadrer son travail, c'est-à-dire tenter de le réduire, selon ses propres termes, à l'état de marionnette• D'autres réunions seront organisées au cours desquelles il n'a quasiment pas droit à la parole et où tout ce qu'il propose est systématiquement écarté• II ne saura jamais de quels moyens financiers il dispose, en particulier pour les déplacements dans les pays étrangers (à la date où il termine son livre, juillet 99, il n'a toujours pas reçu le moindre centime !). Est-ce suffisamment clair ? Les affaires de santé publique de cette dernière décennie résultent d'un mélange détonant d'enjeux scientifiques, économiques et sociaux. Ce sont ces enjeux et les contradictions qui traversent la réflexion sur la santé qu'il importe de mettre au jour si l'on ne veut pas voir se multiplier les catastrophes sanitaires et dépérir la démocratie (...) La fascination pour la science et les progrès médicaux émousse le sens critique au point d'occulter le fait que la neutralité des experts n'est souvent qu'une façon d'exprimer leur docilité à l'égard de la puissance dominante (...) Il y a une urgence à introduire de la démocratie dans le champ de la santé en permettant, notamment, au citoyen de porter un regard critique et un contrôle sur l'expertise. Ces propos sont extraits d'un livre récent écrit sous la direction de Bernard Cassou et Michel Schiff : Qui décide de notre santé ? Le citoyen face aux experts.

Une collusion entre de nombreux scientifiques et la plupart des politiques conduit à la désinformation, à la censure, à la culpabilisation du consommateur. Le discours le plus entendu est rassurant, anesthesiant. Il signifie toujours que l'inquiétude est injustifiée, que les risques sont limités, que les mesures nécessaires ont été prises. C'est le sens du livre écrit sous la direction de Marian Apfelbaum Risques et peurs alimentaires, qui ne voit dans la réaction défensive des consommateurs, dans la crise de confiance à l'égard de l'alimentation, que des fantasmes collectifs. C'est aussi celui de l'interview du Pr Tubiana dans Paris-Match du 28 octobre 1999, empreinte de malhonnêteté intellectuelle.

Le principal responsable de ses déboires est toujours le consommateur lui-même : rupture de la chaîne du froid pendant le transport des denrées à domicile, négligence dans la préparation des repas, mauvaise gestion du réfrigérateur, consommation de conserves familiales insuffisamment stérilisées. Bien sûr, ces comportements existent, mais les mettre en avant permet surtout d'occulter les pratiques qui sacrifient la santé sur l'autel de la compétitivité économique ou des contraintes budgétaires.

Les autorités scientifiques et politiques n'insistent pas sur le fait • qu'ils ne maîtrisent pas la diffusion de nombreux produits toxiques, notamment dans les aliments (le rythme auquel les chercheurs créent de nouvelle molécules - deux par minute - dépasse de très loin les possibilités d'expérimentation au plan toxicologique : les industriels disposent actuellement de dix-huit millions de molécules chimiques différentes ; une centaine de milliers seulement sont utilisées ; moins d'un centième a été testé sérieusement) • que la plupart de ces produits toxiques ont une durée de vie longue dans l'organisme animal et humain • que les signes peuvent apparaître après plusieurs dizaines d'années pour des maladies comme le cancer (or les études sur les effets secondaires sont toujours insuffisantes... parce que non rentables)• que ces maladies sont souvent multifactorielles, avec une intrication de facteurs endogènes et exogènes • que les effets synergiques ne sont pas identifiés (des molécules dangereuses peuvent être neutralisées, mais d'autre inoffensives peuvent devenir redoutables lorsqu'elles sont associées) • que la légalisation d'un produit ne lui confère pas l'innocuité, surtout en cas de consommation régulière, et même si les doses journalières admissibles sont calculées avec un coefficient de sécurité.

Ces mêmes autorités s'assoient sur le principe de précaution lorsqu'il s'agirait de dénoncer certains médicaments dangereux issus des laboratoires pharmaceutiques, mais utilisent ce même principe pour interdire des médicaments homéopathiques alors qu'on n'a jamais enregistré en 150 ans la moindre plainte contre ces traitements. Elles nous certifient que les textes nationaux et internationaux sont abondants mais ne nous disent pas qu'ils sont peu appliqués. Elles nous garantissent que la France dispose de services de contrôle bien organisés, mais nous cachent que les condamnations sont souvent très peu dissuasives, quand les procès-verbaux ne sont pas tout simplement classés sans suite. Elles nous assurent que la France est dotée d'instances d'expertise nombreuses, mais ne nous précisent pas, et pour cause, que leur fonctionnement ne permet pas aux pouvoirs publics de résister aux pressions des lobbies industriels (en particulier de l'agroalimentaire, des produits pharmaceutiques et des technologies médicales) et des professionnels de la santé. Les études sont menées essentiellement par les industriels eux-mêmes ou par les institutions qu'ils financent. Par ailleurs, les organismes travaillant sur les recherches toxicologiques, l'évaluation des risques, sont effectivement nombreux (INSERM, CNRS, CNEVA, INRA, BRGM, DRIRE, DIREN, DDASS, IFREMER...), mais loin de se coordonner, leurs services s'ignorent ou se concurrencent. Alors, parlons un peu des experts, au travers notamment du livre déjà cité.

De nombreux problèmes de santé font l'objet d'expertises (étude de facteurs de risques environnementaux, de mesures de sécurité sanitaire, d'efficacité thérapeutique...). Les deux auteurs dénoncent l'opacité d'un système qui privilégie les intérêts industriels au détriment de la santé publique, un système de prévention des risques professionnels sous- estimant les risques, ne développant pas les recherches sur les problèmes essentiels, n'informant que partiellement les salariés et ne donnant pas à leurs représentants les moyens d'intervenir.

Ils mettent en évidence un certain nombre de caractéristiques :

• Notons d'abord qu'on parle d'affaire, de scandale, de bavure ou de dysfonctionnement, alors que la plupart de ces événements ne sont que la conséquence normale d'une situation malsaine.

• Ensuite, les perversions qui affectent la relation expert-décideur sont monnaie courante ; dans certains cas, l'expert ou le groupe d'experts se substitue aux décideurs et aux citoyens ; ailleurs le décideur muselle l'expertise.

• La technicité est utilisée comme instrument de pouvoir : les experts fournissent une information technique inédite, qui n'est pas forcément fausse, mais qui détourne l'attention du coeur du débat.

• La "démocratie" est bafouée en permanence : même s'il est vrai, et il faut le souligner, que nos propres carences de citoyens, nos propres démissions devant les experts favorisent une telle situation, tout est organisé de manière que le "citoyen" ne puisse porter un regard critique ou exercer un quelconque contrôle sur l'expertise. Un exemple: à la demande du ministère de la Santé, le professeur Zarifian a réalisé une étude qui décrit de façon précise la mainmise de l'information et de la formation des médecins par l'industrie pharmaceutique. Contrairement à d'autres rapports, celui-ci n'a pas été publié à la Documentation française dans la collection des rapports officiels, et se trouve donc inaccessible au public. A quoi sert de multiplier les commissions, les colloques les conférences, les assises, de dresser des dossiers et des rapports puisque dès qu'une expertise dérange trop, on s'empresse de l'enterrer ?

Dans l'ouvrage cité, les deux auteurs choisissent de ne pas évoquer les affaires les plus médiatiques (sang contaminé, hormones de croissance vache folle), mais abordent cinq faits exemplaires : Le jeu trouble des médecins et des scientifiques dans le scandale de l'amiante le licenciement d'un médecin du travail, l'immobilisme d'un organisme de recherche, les conflits d'intérêts au sein d'une agence de sécurité sanitaire et une campagne de marketing en santé publique.

Prenons le cas de l'amiante. Il ne relève pas spécifiquement de l'agroalimentaire (encore que l'amiante peut contaminer en tant qu effluent industriel, divers aliments), mais les mécanismes en jeu sont rigoureusement les mêmes. L'amiante est un produit fondamental dans les années de croissance économique (1960-80 : protection d'immeubles des risques d'incendie, freins des voitures, plaques de fibrociment pour les toitures). Des centaines de milliers de salariés ont été exposés aux poussières d'amiante, qui peuvent provoquer une fibrose pulmonaire (l'asbestose), et aussi des cancers des tissus pulmonaires.

Un rapport de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) a estime à près de deux mille le nombre des décès attribua- bles a une exposition à l'amiante, en France en 1996. L'Association pour l'étude des risques du travail évalue à 100.000 le nombre de personnes qui pourraient mourir prématurément en France au cours des vingt prochaines années des suites d'un cancer provoqué par une exposition a l'amiante. Or, selon la décision de la Cour d'appel de Dijon l'entreprise ETERNIT, l'un des principaux constructeurs français de matériaux à base d amiante, connaissait les dangers auxquels elle exposait ses salariés.

Quel est le fond du problème ? D'un côté, des industriels qui ne veulent ni voir interdire l'amiante, à cause des profits que génère ce matériau ni voir reconnaître officiellement les risques, puisque la reconnaissance d'une affection au titre de maladie professionnelle entraîne pour l'employeur des pénalités financières. De l'autre, des victimes qui tentent de faire reconnaître leurs droits. Et au milieu, l'État et les experts.

Un Etat qui s'est laissé court-circuiter par une agence de communication payée par les industriels de l'amiante. Un État qui, par démission a pris le parti du plus fort : alors que c'est au début des années 1970 que les pouvoirs publics prennent conscience des risques cancérigènes de l'amiante, ce n'est qu'en mars 1996 que les chercheurs ont commencé à souligner l'absence regrettable d'un système de surveillance des cancers liés à l'amiante. Retards et demi-mesures qui vont se traduire en morts prématurées.

Des experts qui ont réussi, pendant des décennies, à confisquer l'information au profit du lobby de l'amiante. Des experts qui perdent brutalement toute rigueur scientifique, qui se compromettent dans la rédaction de brochures fondées sur des données fausses, et qui auront fourni au Comité permanent amiante, structure au service des industriels, un élément clé, leur notoriété.

À la fin des années 1980, l'Institut national de la recherche et de la sécurité (INRS) est chargé d'effectuer des recherches sur les substances dangereuses : il ne fera rien. On n'est pas très étonné lorsqu'on s'ait que cet organisme est financé par des fonds patronaux et qu'il a défendu les industriels de l'amiante en minimisant les risques. Or, l'INRS est censé informer l'ensemble des médecins du travail, des comités d'hygiène et de sécurité des entreprises, les services du ministère du Travail et des Affaires sociales !

Groupe La Commune (FA-Rennes)

Bibliographie.

• Éthique et agro-industrie, V. SHIVA, L'Harmattan

• Qui décide de notre santé ? Le citoyen face aux experts, B. Cassou et M. Schiff, Syros

• Risques et peurs alimentaires, M. Apfelbaum, Éd. Odile Jacob

• Des poubelles dans nos assiettes, F. Perucca et G. Pouradier, Éd. M. Lafon

• La Faim dans le monde, S. Brunel, PUF

• Forme et santé, D. Rueff, Éd. du Rocher

• La Révolution des vitamines, T. Souccar, Éd. First

• Toxic-bouffe, L. Nugon-Baudon, J-C Lattes

• Les nouveaux choix alimentaires, M. Ballero, Albin Michel

• Les nouveaux risques alimentaires, Dr Saldmann, Ramsay

• La défaite de la santé publique, M. Aquilino, Flammarion

• La mafia pharmaceutique et agro-alimentaire, Dr L. de Brouwer, L. Courteau éditrice

• Médecine générale, J. Carpentier, Petite collection Maspero

• Moi, ma santé, S. Mongeau, Éd. Écosociété

• La France toxique, A. Aschieri, La Découverte.

 

 

 

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