La lutte des STM  n’est pas la lutte finale. Mais groupons-nous et demain…

 

 

 

Différents articles du Monde Libertaire et du communard 35[1], ainsi que l’intervention du Délégué Syndical de ST Microelectronics sur l’antenne de Radio Libertaire se sont fait l’écho de la lutte des salariés. Le grand public a vu à la Télévision le jeudi 10 juin les images de l’intervention des gardes mobiles qui dégageaient la sortie de l’usine pour permettre aux 38 tonnes de déménager leurs machines, direction Singapour. L’usine ST Micro emploie 600 salariés (dont 150 intérimaires) sur Rennes. Elle a d’autres sites en France : Rousset, Crolles, Tours… L’Etat français, à travers France Telecom et Areva, est actionnaire à 17% de l’entreprise, qui faisait auparavant partie du groupe Thomson. L’Etat italien en est également actionnaire à 17%. Cette usine fabrique des puces électroniques pour le secteur automobile, et les téléphones portables. ST Micro est le 5 ième producteur mondial de puces électroniques. Pour rire jaune, notons que le PDG français de STM fait partie de la commission mandatée par Chirac pour « lutter contre la désindustrialisation de la France ». Dans le même ordre d’idées, STM fait partie des placements « éthiques » (et toc !), par ailleurs si « chers » à la CFDT, recommandés par une filiale en investissement de la BNP, Cortal Consorts…

 

Le secteur des Télécoms et de l’Informatique s’est fortement développé en Bretagne à partir des années 70. Cette région n’a pas de grosse tradition industrielle. Son économie est plutôt orientée vers l’agriculture et la pêche, et leurs industries de transformation. A cette époque, l’Etat et les politiciens locaux ont eu une politique volontariste d’implantation de secteurs dit « porteurs » en particulier sur les bassins d’emplois du Trégor (Lannion, région enclavée) et de Rennes, traditionnellement cité administrative. Ce sont des milliers d’emplois qui ont été créés avec des entreprises comme Alcatel, Sagem, France Telecom, Thomson, Mitsubishi etc… Les entrepreneurs ont pu bénéficier d’aides publiques directes (subventions votées par la gauche et par la droite) et indirectes (construction par l’Etat des infrastructures routières et ferroviaires) mais aussi d’une main d’œuvre partiellement imprégnée d’une résignation historiquement portée en Bretagne par une Eglise catholique prépondérante. Un bon exemple en est la fermeture express en 2002 de l’usine Mitsubishi (1000 salariés) à Vitré (Ille et Vilaine). La CFDT locale et le Maire calotin Pierre Méhaignerie n’ont malheureusement pas eu à fournir tant d’efforts que cela pour convaincre les salariés de l’usine de l’inutilité de la lutte.

 

Depuis quelques années, le secteur dit des « hautes technologies en Bretagne » s’effondre : les entreprises ferment les unes après les autres, restructurent et délocalisent… La ruée vers l’Ouest se termine, l’Or se trouve maintenant à l’Est : en Pologne, à Singapour ou ailleurs…là où la main d’œuvre est moins chère. Tout est bon pour donner des gages aux actionnaire. Mais tout n’est pas perdu pour tout le monde : Mitsubishi avait touché 11 millions de Francs de subventions publiques, et utilisait gratuitement des bâtiments payés par la communauté de communes de Vitré. Cette usine de fabrication de téléphones portables de Mitsubishi est maintenant en Chine. Le cours de l’action est au plus haut. Le capitalisme trouve en Chine une main d’œuvre en quantité quasi-infinie, habituée à travailler dans un contexte d’économie militarisée (inexistence de droits sociaux, sans parler de la liberté syndicale), et un territoire immense où la délocalisation entre zones franches de cette même nation joue à la baisse sur le coût du travail de tous les ouvriers.

 

Quant à elle, la direction de ST micro a prévu depuis un an de fermer l’usine de Rennes et délocaliser les machines à Singapour où elle espère faire des économies d’échelle. La direction a choisi dès le départ de ne rien négocier, et de gruger les salariés, alternant entre un discours moralisateur et un discours de la fermeté et du mensonge, visant à faire passer les salariés pour des personnes violentes. Loin d’être des violents, les salariés subissent pour leur part la violence du capital. Qu’on en juge : les salariés se font jeter tandis que STM, quotée au CAC 40, fait 9 milliards de $ de Chiffre d’Affaires en 2004, 1 milliard de bénéfices nets, et 40% de marge brute (profit avant impôt) en 2003. ST Micro a touché 540 millions d’euros de subventions publiques en 2003 et 285 millions d’euros en 2004.

 

La lutte des ST Micro est exemplaire à plusieurs titres : Cela fait bien longtemps qu’il n’y avait pas eu une telle lutte sur la région de Rennes. La lutte dure depuis un an, elle a entraîné une grande vague de sympathie autour d’elle, tant des habitants que des travailleurs du bassin rennais. De nombreuses initiatives de soutien ont eu lieu : concerts, rassemblements, discussion/débats sur le site de l’usine ou à l’extérieur… Naturellement, au début de leur lutte, les salariés étaient pour la plupart bercés d’illusions : les élus politiques, comme le Maire de Rennes, Edmond Hervé, et les experts et autres notables « décisionnaires » au niveau économique, allaient pondre des rapports, et monter au créneau pour défendre « la haute technologie en Bretagne », etc… L’UL et UD CFDT ont dès le début indiqué qu’elles se « battaient pour le reclassement du personnel ». Comprendre : « Salariés, ne vous battez pas, on va gérer vos licenciements. », un peu le « remake » de Mitsubishi à Vitré… Bref, les sphères dirigeantes politico-syndicalo-économiques, allaient faire pour le mieux. Circulez, y a rien à voir… Sans culture de luttes, ce discours a pu prendre en partie au début chez les salariés : Ils en étaient pour la plupart à attendre ou espérer un « sauveur suprême ». Au fur et à mesure de la lutte, leurs illusions se sont peu à peu dissipées : les députés, ministres et autres, n’allaient rien pouvoir faire, hormis des promesses. Les élections régionales et européennes sont passées par là, la gauche plurielle a raflé la mise : les derniers électeurs crédules se sont rendus compte qu’il n’y avait rien à attendre de plus de la gauche que de la droite. De même, les salariés ont beaucoup attendus des décisions de justice. Leur Direction les a systématiquement attaqués en justice, pour avoir bloqué le site, et pour ne pas avoir signé le procès-verbal du Comité d’Entreprise qui oblige les représentants du personnel à négocier le plan social. A Chaque fois, la Justice a donné raison aux patrons. Des salariés de ST M témoignaient dernièrement en disant : « on a été très crédules, on a beaucoup appris en luttant ».

 

On pourra regretter au début de la lutte en particulier, de très fortes réticences à lutter en commun avec les salariés d’autres boites du bassin rennais, Thomson et Philips, elles aussi en butte à des plans de licenciements et de fermeture d’usine. Le corporatisme mine le monde du travail dans son ensemble. A STM, il a été peu à peu laminé par d’infatigables militants syndicaux qui ont tenté de faire la jonction entre les salariés de ces entreprises, en allant inlassablement discuter avec les uns et les autres à la porte de la boîte. Sur la fin de la lutte, ce sont les salariés de ST Micro eux-mêmes qui allaient voir les salariés d’autres entreprises pour expliquer leur lutte et expliquer qu’il est important de lutter ensemble. Ce fut le cas encore dernièrement à Thalès, également entreprise de microélectronique, dont le patron veut, comme pour ACT à Angers, sous-traiter le plan social en revendant une partie de l’usine.

 

La lutte des ST Micro ne s’est pas étendue aux autres sites de STM en France, sauf très ponctuellement : le site de Crolles s’est mis en grève une journée en solidarité avec les rennais suite à l’intervention des gardes mobiles. Le site de Rennes a lui-même très peu été en grève, de nombreux salariés ont continué à travailler sur le site pendant cette année de lutte mais il n’est de toute façon pas évident que la grève aurait été la forme d’action la plus appropriée dans le cadre d’une usine dont la fermeture est prévue. 3 personnes ont fait la grève de la faim pendant de nombreux jours. Cela a été mal perçu par le plupart des salariés, car cela constituait un acte individuel, et les 3 grévistes de la faim n’avaient prévenu personne de leur action. Cela a plutôt démobilisé le personnel. Cette action individuelle et pseudo-radicale a donc eu un effet de déstabilisation et de division de la lutte, qui se doit de rester collective pour être efficace. On pourra regretter aussi la façon dont la lutte fut menée : un leader charismatique et un « comité de crise » décidaient dans leur coin des actions à mener, et rendaient compte toutes les semaines devant l’AG du personnel des décisions prises et des actions à mener. Bien souvent, le personnel n’avait connaissance des actions qu’au dernier moment. Il s’est donc moins impliqué qu’il aurait pu. Mettre en place des AG décisionnelles auraient sans doute permis de relayer davantage la lutte auprès des salariés. Cela n’aurait pu que la renforcer.

 

Le soutien fut apporté de l’extérieur entre autre par un comité de soutien, composé d’individus et d’organisations politiques et syndicales principalement issus de l’extrème-gauche (SUD-LCR…), mais pas uniquement.

Les Unions Départementales des confédérations syndicales ont très peu soutenu la lutte des STM, en criant à la manipulation gauchiste. Le comble étant tout de même une récente déclaration de la secrétaire de l’UL CGT de Rennes, déclarant « STM, ça n’a profité qu’à l’extrême-gauche et aux anarchistes. » Toujours est-il que si la lutte a tenu dans la durée, c’est parce qu’elle a reçu l’appui, dans le cadre du comité de soutien, ou à l’extérieur de celui-ci, de militants politiques et syndicaux, principalement issus de l’extrême gauche et libertaire.

 

En refusant de mobiliser sur la question des licenciements, les UD se sont complètement décrédibilisées vis à vis des salariés de STM et bien au delà. Cette attitude sera fort dommageable pour les luttes futures, car cela risque de dégoûter encore davantage les salariés du syndicalisme, alors que celui-ci n’a jamais été autant nécessaire.

 

Devant l’apathie des bureaucraties syndicales dans la lutte, le comité de soutien a pris la place laissée vacante… et organisé différentes initiatives ayant vocation à monter à terme une coordination de lutte contre les licenciements (suite à l’« appel de rennes »). Comme toutes les coordinations, celle-ci peut être le lieu de toutes les manipulations politiciennes, ce qui nuirait en définitive à l’objectif affiché[2]. En tout cas, l’existence de ces espaces de lutte démontre qu’il y a une vraie volonté de se battre et de ne pas se laisser faire : C’est ce en quoi cette initiative est positive.

 

La prochaine échéance pour la lutte des ST MICRO est le 2 juillet, date à laquelle le TGI de Nanterre rendra son jugement sur la qualification du plan de licenciement. En effet, en droit français, les licenciements de profitabilité sont théoriquement interdits. Seuls les « licenciements économiques » sont autorisés. Les salariés de STM ont souhaité démontrer (ce qui était facile) que STM licenciait pour faire encore plus de profit qu’elle n’en fait déjà. Nous verrons bien si le juge donne raison aux salariés ou à leur Direction.

 

Plusieurs centaines de salariés ont déjà reçu leur lettre de licenciement depuis fin Avril. La cellule de reclassement est elle-même une entreprise. Cette entreprise fait partie du même groupe que l’entreprise qui était en charge de trouver un repreneur à l’usine, mais le montant de ce contrat était inférieur au montant du contrat de reclassement ! On comprend que cette entreprise n’avait aucun intérêt financier à trouver un repreneur à l’usine, mais tout intérêt à « reclasser » les salariés. Le marché des licenciements est un marché très juteux. Les cellules de reclassement annoncent des taux de reclassement ahurissant : 98 % de salariés reclassés pour Mitsubishi à Vitré. Mais qu’est-ce que cela recouvre ? En fait, la cellule de reclassement est rémunérée en fonction du nombre de salariés qu’elle annonce comme reclassés ! Elle fait par exemple sortir de ses statistiques les salariés qui ont un « projet personnel ». Vous êtes enceinte ? Votre projet personnel, c’est « avoir un enfant ». Vous voulez vous reconvertir dans un secteur qui vous intéresse, mais sans « débouché économique connu » ? Vous avez plus de 50 ans ? Vous sortez des statistiques, car non reclassable potentiellement. Comme le dit Jean-Marie Michel, Délégué Syndical de ST Micro, « être reclassé, c’est avant tout être déclassé » en terme de mobilité professionnelle et géographique forcée, diminution de salaire, précarisation de l’emploi… En réalité, un an après leur plan social, seul 10% des salariés ont un emploi en CDI, et ceux-là subissent en moyenne une perte de salaire de 20 à 40%.[3]

 

Les perspectives d’avenir pour les salariés de ST Micro sont relativement moroses : « reclassement », chômage, précarité, problèmes familiaux, de santé, et d’argent… Les actionnaires, eux, se portent plutôt bien.

 

Si la lutte ne paye pas toujours, ne pas lutter ne peut être qu’un gage de défaite, l’exemple de l’usine Mitsubishi de Vitré en est exemplaire. On constate que les mêmes erreurs sont refaites à chaque fois que les salariés luttent contre la fermeture de leur usine : la bagarre reste locale à cause d’une frilosité corporatiste qui empêche la jonction des luttes. On en a un nouvel exemple avec l’entreprise Thalès dans la région de rennes (encore 600 travailleurs concernés). Cela a souvent comme conséquence une radicalisation apparente de la lutte, qui est souvent révélateur d’un grand désarroi devant l’inéluctable.

 

Il est clair qu’en particulier sur la question de la lutte contre les licenciements, l’isolement ne peut que conduire à l’échec : quand un patron a décidé de fermer une usine, il est prêt à en payer le prix (temporaire), puisqu’il regagnera cet argent là par la suite, d’autant qu’il a souvent fait en préalable des provisions financières pour payer le plan social. Il faut diffuser l’idée que la lutte contre les licenciements est aussi celle de la défense des droits de tous les travailleurs, chômeurs et précaires contre l’exploitation.

 

On peut presque faire aujourd’hui le bilan de la lutte des STM : la lutte n’est pas victorieuse puisque l’usine va très vraisemblablement fermer, les machines devraient être délocalisées progressivement dans les mois à venir et les salariés devraient avoir des indemnités de licenciement assez faibles. Néanmoins il aura été utile et nécessaire de se battre au moins pour les raisons suivantes : la solidarité avec les habitants du quartier et les travailleurs d’autres boîtes a plutôt bien fonctionné. De plus, les travailleurs de STM sont fiers de s’être battus, ils vont pouvoir partir la tête haute et auront beaucoup appris de cette lutte. L’état d’esprit des rennais sera marqué pour longtemps de cette bagarre. De nombreux travailleurs ont appris de la lutte des ST Micro, et se berceront moins illusions à l’avenir. Espérons que cette prise de conscience se concrétisera chez les salariés par leur investissement militant et la volonté de s’organiser pour mettre à bas le système capitaliste et étatique basé sur l’exploitation de la majorité par une minorité.

 

Pierre, groupe la sociale, rennes

 

Site des salariés en lutte : http://membres.lycos.fr/tqmlosers/php/main.php

La création de la coordination nationale contre les licenciements a été annoncée à Rennes le 26 Juin.

 

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[1] http://falasociale.free.fr/communard35/communard.htm

[2] La création de la coordination nationale contre les licenciements a été annoncée à Rennes le 26 Juin.

[3] Information issue de l'Agence France Presse du 28/02/2004 : http://actu.voila.fr/Article/article_actu_france_040228172246.5bixmixw.html